C’est la rentrée !… dans la tourmente

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La rentrée des classes ce lundi 24 août est déjà sous tension. La ministre Glatigny n’entend pas faire globalement marche arrière. Les syndicats seront certainement à nouveau sur le terrain des luttes, ainsi que le collectif Mars Attacks, OVNI militant. Benjamin Delannoy est professeur d’électro-mécanique dans un établissement de la province de Liège. Il a participé au mouvement de contestation sociale de l’année scolaire dernière et fait le point sur la situation.

Kairos : Pouvez-vous brosser un rapide historique du mouvement enseignant de 2025/26 ? Comment le mouvement Mars Attacks s’est-il constitué ? Quelle est sa spécificité ?

Benjamin Delannoy : Tout d’abord, je voudrais remercier la rédaction de Kairos de donner la parole à des acteurs du terrain de l’enseignement et de préciser que vous êtes un journal indépendant qui accorde une importance primordiale à la pluralité d’opinion et de pensée critique ; ce qui se raréfie dans l’espace démocratique actuel.

Mars Attacks est un collectif parti de la base des acteurs de l’enseignement. Il transcende tous les réseaux d’écoles, va de la maternelle jusqu’au supérieur de la Fédération Wallonie-Bruxelles (FW-B). On ne peut qu’encourager à aller consulter leur site internet[1] pour de plus amples informations et leurs revendications. Ce mouvement présente un point commun avec celui des Gilets jaunes, celui d’être autonome et non subordonné à une quelconque hiérarchie. C’est un véritable collectif citoyen composé de membres du personnel de l’enseignement : enseignants, éducateurs, accompagnateurs CEFA, etc. Dans les faits, il est né suite au découragement des affiliés des organisations syndicales constatant une inanité de leur participation aux nombreuses manifestations, en regard de l’avancement des réformes, sans aucune inflexion des gouvernements successifs. Nombre de collègues ont tenté d’élever la voix pour revoir impérativement la formule des mobilisations syndicales devenues caduques, pointant l’exemple des marches dans les rues des grandes villes, sans résultats et s’apparentant à du folklore. Il est important de noter que les syndicats étaient extrêmement réticents aux actions de Mars Attacks, mais se voyant complètement débordés par l’ampleur de la mobilisation, ils n’ont eu d’autre choix que de soutenir le collectif.   

Pour aller jusqu’au fond des choses, conformément à l’exhortation de Charles Péguy (« Voir ce que l’on voit et dire ce que l’on voit »), le rôle du syndicat est plutôt trouble. Acteur consubstantiel de ce que l’on nomme la « pilarisation de la société » aux côtés des mutuelles et des partis politiques, il est un rouage institutionnel du système ; pour garder son statut d’acteur privilégié (rappelons son service de versement des allocations de chômage), le syndicat a perdu sa vocation originelle, devenant plus qu’un suppôt abdiqué[2] ne servant qu’à canaliser le mécontentement des travailleurs et de ses affiliés. On peut parler à cet égard de syndicat réformiste qui est simplement là pour accompagner la marche du Système. S’agissant de la réforme du Pacte d’excellence, les syndicats furent conviés à la table ronde de l’hôtel de Spa à l’invitation de la ministre de l’Enseignement de l’époque Joëlle Milquet — elle-même pressée par le bureau de consultance McKinsey[3] — et avaient avalisé les différents points du dit Pacte pour un enseignement d’excellence. L’insuccès du syndicat pour contrer les réformes a conduit à la création du mouvement Mars Attacks dans une logique de réel contre-pouvoir. Il entend répondre à l’immémoriale question d’Emmanuel Kant « Que m’est-il permis d’espérer ? » : notre droit d’agir et celui de notre devoir de désobéissance civile ! L’adhésion au mouvement Mars Attacks a généré une extension d’autres collectifs aux revendications similaires, Parents Attacks et Students Attacks.

Depuis de nombreuses années, on pensait que les enseignants étaient devenus fatalistes et dépolitisés. Or ils se sont réveillés avec une ardeur qui ne s’était plus vue depuis la grève de 1995/96. Comment l’expliquer ? La goutte de trop ?

C’est bien de manière totalement dépolitisée que Mars Attack s’est constitué, ce qui ne veut pas dire que certains membres n’ont pas d’arrière-plan idéologique. Précisons tout de même qu’il est parti des écoles les plus élitistes de notre système scolaire. Le dernier paquet de mesures, à savoir la troisième phase du Pacte d’excellence — s’agissant du troisième gouvernement successif à mener cette réforme de longue haleine — a été effectivement la goutte d’eau qui a fait déborder le vase. Le clergé médiatique officiel présente de manière extrêmement simpliste l’augmentation de deux périodes de cours pour les professeurs du troisième degré secondaire comme cause du courroux des enseignants. Cette présentation des choses est évidemment très réductrice et participe à une fabrique du consentement en vue de l’adhésion à la réforme. En ingénierie sociale, on appelle cela le processus du lampadaire, c’est-à-dire regarder un phénomène au prisme d’une torche qui n’éclaire qu’une partie de la réalité. L’enseignement est train de vivre une restructuration profonde de grande ampleur qui ne porte pas son nom et qui va engendrer énormément de dégâts. Avec l’instauration de ce qui est appelé le tronc commun, de la première à la troisième secondaire, on va avoir un melting pot de classes aux niveaux d’apprentissage très hétérogènes, puisque le tronc commun supprime les classes de l’enseignement différencié et complémentaire. Le différencié (confié à des institutrices) permettait, comme son nom l’indique, de différencier les apprentissages pour tout élève arrivant en première secondaire sans son CEB de sixième primaire et de pouvoir l’obtenir en 1ère ou encore en 2ème secondaire. Une fois acquis, s’il n’avait pas encore 16 ans, il pouvait revenir dans le cursus général de formation commune. Si la limite d’âge était passée (16 ans), il poursuivait alors en troisième professionnel. Quant à la deuxième année complémentaire (2S), elle est une année qui permettait aux élèves n’ayant pas obtenu leur CE1D (certificat d’étude du 1er degré) après une 2ème commune ou différenciée de combler leurs lacunes sans être un simple redoublement. Soyons de bon compte, réunir autant d’élèves aux horizons très différents, en arguant la mixité sociale et l’égalité des chances, n’est qu’un leurre, puisque l’égalité des chances n’est pas celle des conditions, et qu’à titre d’exemple l’apprentissage du latin pour certains peut paraitre superficiel quand il y a bien lieu de consolider d’autres prérequis.

Le tronc commun étendu jusqu’à la fin de la troisième secondaire ne pourra permettre de commencer les réorientations qu’à partir de la quatrième année, au lieu de la troisième à l’heure actuelle. Les formations de l’enseignement qualifiant (technique et professionnel) voient leur cursus se réduire de 4 ans à 3 ans ; donc il est tout à fait clair qu’une formation amoindrie ne peut pas être plus optimale et plus efficace. Cette réduction de formation va engendrer également une énorme diminution des effectifs enseignants. Beaucoup de professeurs temporaires vont se retrouver sur le carreau. Le gouvernement a également supprimé une kyrielle de filières de septième année au profit des IFAPME ou de cours de promotion sociale (appelé maintenant formation pour adultes). L’augmentation de la charge horaire des professeurs du degré supérieur, en s’alignant sur celle des professeurs du degré inférieur au régime de 22h/semaine pour tout le monde, va provoquer une restructuration des effectifs avec 10% de professeurs en moins. Nous avons eu vent du projet à l’avenir d’augmenter encore la charge horaire des professeurs pour l’harmoniser avec celle des professeurs d’ateliers (28 h). C’est la boîte de Pandore. Il est primordial de préciser la volonté du gouvernement de basculer l’enseignement qualifiant en alternance (2 jours à l’école et 3 jours en entreprises), c’est écrit deux fois dans leur déclaration de politique communautaire, page 6 (3ème paragraphe) et 24 (point 2)[4]. La ministre Glatigny a mandaté son collègue, le ministre wallon Pierre-Yves Jeholet pour mener à bien ce volet de la réforme en partenariat avec les centres de compétences et les IFAPME. Jeholet ne cache pas non plus ses intentions d’abaisser la fin de l’obligation scolaire de 18 ans à 16 ans (voir déclarations en mai 2018[5] et février 2023[6]). Il ne faut pas être devin pour voir la trajectoire vers davantage de précarité se profiler à l’horizon. Le décrochage scolaire risque de se massifier davantage, et ce public déscolarisé se retrouver dès 16 ans sur le marché du travail nous ramène un grand bond en arrière où la génération de nos parents, dans les années 1950, pouvaient commencer à travailler dès l’âge de 14 ans. Sur le terrain, nous pouvons attester le règne de la débrouille — l’argent quoi qu’il en coûte — pour bon nombre de jeunes qui s’adonnent à des paris sportifs, des jobs ubérisés et des activités interlopes de deal en tout genre avec les nouvelles substances en vogue que sont les snus ou encore le PTC (pète ton crâne). L’enseignement maternelle et primaire voit ses subventions diminuer, l’enveloppe par enfant passant de 75€ à 25€. Une chose est de faire appel à la créativité des enseignants du fondamental, mais faire toujours plus avec moins n’est pas possible, compte-tenu de l’inflation des marchandises. Concernant l’enseignement supérieur, dans la continuité du décret (art. 5) sur la « finançabilité de l’inscription[7] » ne permettant plus à un étudiant d’être finançable après deux années échouées, a lieu une indexation significative du minerval passant à 1.200€ (1.194€ précisément) pour les Universités comme pour les hautes écoles. Cette mesure, coup de massue pour énormément de familles des classes moyennes, ne met nullement à l’abri de prochaines indexations du minerval à l’avenir. Dans ce cas, l’accès aux études supérieures va devenir un privilège de classe dont on peut déjà anticiper comme conséquence — une parmi d’autres — un accroissement du phénomène de prostitution estudiantine déjà relayé à l’occasion par certains médias. La conjoncture économique actuel ne fait qu’encourager les étudiants à recourir de plus en plus à des jobs d’étudiants tout au long de l’année. En somme, une extension du domaine de la débrouille est devenue une réalité pour contribuer au coût impératif de leurs études supérieures. Nous n’échappons pas à une anglo-saxonisation de la société, alors que nous avions un modèle d’accès démocratique et émancipateur pour notre jeunesse.

L’ensemble des mesures de cette réforme s’ajoute à l’amoncellement sans cesse croissant des doléances des réalités quotidiennes de la vie scolaire. Sans prétendre à l’exhaustivité, soulignons le climat dégradé des conditions de travail, des bâtiments, véritables passoires énergétiques, de nombreux problèmes de chauffage, de la baisse continue du niveau des élèves, des festivals d’absurdités administratives et bureaucratiques (relevons parmi d’autres l’ineptie des tableaux d’heures collaboratives), de l’inconsidération sans cesse renouvelée des professeurs avec le leitmotiv laisser-faire, laisser-passer les élèves (digne logique de l’éducation positive) et des pressions des directions prises aussi en étau entre les injonctions de leur hiérarchie et le désarroi des enseignants.  

Dans mon ancien établissement, à l’encontre d’une juste conscience de classe, une proportion non négligeable de mes collègues profs votent (votaient?) pour le MR, séduits par la « modernisation » pédagogique, technologique et sociale. Est-ce aussi le cas autour de vous ?  

En effet, lors des dernières élections de 2024, beaucoup de collègues et de personnes de notre entourage se sont laissé tenter à voter pour le MR, non sans regret pour beaucoup d’entre eux. À la veille des élections de juin 2024, le président Georges-Louis Bouchez, sur les ondes de Bel RTL[8],  prétendait simplifier la réforme du Pacte d’excellence d’un coup de cuillère à pot en flattant les enseignants, prétendant qu’il fallait commencer par les respecter, qu’il n’était plus possible qu’un prof qui donne des points ou une punition soit sans cesse remis en cause, que le Pacte d’excellence devait aussi être écarté en se concentrant sur des réformes qui vont réellement améliorer le niveau de nos enfants, etc. (et d’annoncer aussi le basculement du qualifiant en alternance). Son discours électoraliste ne pouvait que séduire les auditeurs et la corporation des enseignants. On peut ajouter aussi que son omniprésence médiatico-numérique martelant en boucle des propos démagogiques et stigmatisants sur les chômeurs a fini par percoler leur conscience et leur pulsions négatives, celle du ressentiment, et donc de la nécessité de mettre fin à un système de profiteurs qui, par inversion, serait constitué majoritairement d’abus. En parallèle, on peut rappeler que la dernière ligne droite de la campagne électorale fut marquée par des propos bien clivants de Pierre-Yves Jeholet sur les étrangers[9]. Les classes moyennes, de plus en plus fragilisées, sentent, d’une part, un délitement de plus en plus prégnant entre une classe moyenne inférieure et supérieure, d’autre part, une concurrence avec la stratification sociale inférieure. Le contexte de crises participe à une hausse brutale des inégalités. Or plus les sociétés deviennent inégales, moins les individus peuvent espérer un comportement coopératif des autres et vivent dans une logique de concurrence. En galvanisant les rancœurs avec beaucoup de populisme (dans le mauvais sens du terme) et en vitupérant sans cesse sur les allocataires sociaux et les immigrés comme des profiteurs qui dilapident nos finances publiques, le MR a pu rafler la mise électorale. Idée saugrenue que de souhaiter précariser davantage les pauvres, que cette précarité patente et de plus en plus visible — songeons au nombre de SDF dans les grandes villes — ne va amener qu’un cercle vicieux vers plus de violence et pourra réconforter les partis de droite a en appeler comme palliatif davantage de sécurité, en somme l’horizon d’une mexicanisation de la société, alors que ce sont leurs politiques brutales qui conduisent vers ce désastre. Faut-il rappeler, en écartant le (dé)colonialisme congolais, que c’est le patronat et les politiques libérales qui, en ayant recours au dumping social, ont favorisé l’immigration de travailleurs étrangers, chronologiquement la Pologne (1920-1930), l’Italie (1946), l’Espagne (1956) puis en 1964 le Maroc et la Turquie ? Que d’autres flux migratoires sont aussi des victimes de guerres impériales ? Ce sont ces mêmes ingrédients de stigmatisations aux relents de xénophobie et de modernisation des services publiques lors des campagnes électorales qui ont amené au pouvoir Donald Trump, Javier Milei (avec son inénarrable tronçonneuse) en Argentine ou Georgia Meloni en Italie. Il y a peu de divergence idéologique entre ceux déjà cités, ajoutons encore Bart De Wever, Jordan Bardella, Andrej Babis (le « Trump tchèque ») et autres clones idéologiques dont l’attitude pour le moins accommodante avec le premier ministre israélien Netanyahou a de quoi inquiéter. Insidieusement, une sorte d’internationale fasciste s’installe et se pérennise. Primo Levi nous mettait en garde : « L’humanité doit rester vigilante car chaque époque a son propre fascisme » ! Comme Orwell le disait, la gauche doit se poser des questions quand ces partis arrivent au pouvoir. Depuis l’ère de la « troisième voie » — gauche sociale-libérale, pro-économie de marché et attachée à une rhétorique de « modernisation » des services publics — promue par Bill Clinton, Tony Blair et Gérard Schröder, les gauches européennes ont piétiné deux fois leurs principes : en confondant l’éducation et le divertissement, participant à l’effondrement de l’École ; en abandonnant le combat pour l’égalité au profit des politiques de l’identité, au point d’oublier la question sociale et de laisser le prolétariat filer vers l’extrême droite[10].      

Rappelons un beau concept politique du philosophe Ernesto Laclau[11], le « signifiant flottant » pour caractériser le mode d’existence propre des objets de discours qui vont servir de support aux identifications dans la sphère sociale. Un mot, un personnage, une image, un symbole impriment leur marque sur le corps électoral et l’opinion publique, d’autant plus fortement qu’ils sont foncièrement vagues et ambigus, autrement dit sujets à plusieurs types d’interprétation. C’est la capacité des leaders politiques et sociétaux à donner l’illusion rhétorique d’une consistance aux mots vagues du type « réforme », « liberté », qui permet d’emporter l’identification psycho-affective de masses entières de la population pour des raisons diverses. Ce qui explique leur succès auprès d’une classe politique à la recherche de nouveaux « signifiants flottants » à même de rassembler un public technocratique, économique, et satisfaire aux demandes démocratiques populistes de contrôle sur la sphère administrative.   

Rappelons que c’est bien la mondialisation prétendument heureuse qui dévaste les travailleurs en les mettant en concurrence. Qu’ils subissent un déclassement social quand leur entreprise se délocalise dans des pays du tiers-monde, que la santé physique et psychique n’est pas la même pour tout le monde, que la pénibilité de certains métiers et les nouvelles politiques de management dans le secteur tertiaire engendrent davantage de burn-out, d’épuisement et qu’un nouveau concurrent technologique de taille qu’est l’intelligence artificielle risque d’aggraver davantage la situation. Une reconversion professionnelle sérieuse et studieuse pouvant prendre plus de temps, la limitation des allocations de chômage à deux ans ne peut qu’entraver la possibilité de refaire des études et donc contraindre les travailleurs à devoir retrouver du travail au risque qu’il soit précaire.

Les modernisations technologiques et sociales en vogue et promues par le techno-capitalisme sont inopérantes. Elles n’améliorent en rien les apprentissages, que du contraire. Le désastre de l’école numérique a déjà été bien documenté. Les IA génératives n’encouragent que la paresse et la recherche de la facilité. Les écrans sont également responsables des fameux TDAH. L’interdiction des smartphones dans les écoles est une farce, dans les faits difficilement gérable, sachant que la suppression est remplacée par des winbooks ! Inspirons-nous du virage à 180 degrés de la Suède et de la Finlande, suite aux résultats catastrophiques de la « modernisation pédagogique et technologique » et du tout numérique. Ces pays sont revenus aux manuels scolaires en papier et à l’écriture manuscrite[12].   

Considérez-vous que le mouvement est mort, à partir du moment où la réforme a été adoptée envers et contre tout en juin par la FW-B ? Notons au passage qu’il est aujourd’hui quasi impossible de faire tomber un gouvernement, chose qui était monnaie courante jusque dans les années 1990. Ou bien pensez-vous qu’il y a moyen de rebondir, et le cas échéant, vers quoi ?

Il est évidemment difficile de prédire la suite des évènements. En effet, il devient de plus en rare de faire tomber un gouvernement. Ce qui peut faire démissionner un ministre — qui sera de toute façon remplacé par un autre du même acabit —, c’est un fait de corruption avérée ou une inculpation qui se règle avec la justice en se terminant bien souvent, de nos jours, par une transaction pénale — subterfuge récent pour l’ancienne ministre de l’Enseignement Milquet, avec toute l’opacité quant au montant de la transaction ! Des enquêtes journalistiques et/ou parlementaires sérieuses pourraient certainement épingler des conflits d’intérêts avec le bureau de consultance McKinsey, compte-tenu de son passif judiciaire. Rappelons, pour faire court, que Milquet était allé à l’encontre de l’avis de la Cour des comptes[13]. Que dans le cadre de la tentaculaire affaire Nethys, l’ex-directeur de McKinsey Belgique, Jacques Bughin, a été inculpé pour association de malfaiteurs, abus de biens sociaux et détournement de fonds publics dans le cadre de la vente de la filiale Win. Nous avons évoqué que Mars Attacks était également un mouvement de désobéissance civile, celui de la dernière chance ! C’est à Henri David Thoreau que l’on doit cette expression, titre éponyme de son livre le plus connu rédigé pour manifester son refus de payer ses impôts à un État qui admet l’esclavage et finance la guerre au Mexique. Dans L’homme révolté, Albert Camus nous enjoint à user de notre pouvoir de dire « non, il y a une limite que vous ne franchirez pas », c’est la révolte comme refus positif. Des figures bien connues de l’histoire que sont Gandhi, Martin Luther King et Rosa Park sont des personnes ayant pu faire avancer de nobles causes par la désobéissance civile, au nom de principe supérieurs et d’une justice pour la majorité de la communauté. Il y a beaucoup d’arguments qui plaident en ce sens et qui avec pédagogie doivent être présentés. La démocratie ne doit pas être réduite au seul jour des élections. Mars Attacks ne semble pas encore prêt à renoncer au combat. Il est important de saisir l’ensemble des aspects inégalitaires qui sont en jeu. Ajoutons encore un exemple : en abolissant la gratuité des académies de musique aux enfants de moins de 12 ans, on soustrait les possibilités d’apprentissage d’instruments de musique à de nombreux enfants pauvres, au profit à nouveau d’un privilège de classe. La Ligue des familles alertait encore récemment sur le coût exorbitant des activités extra-scolaires en début d’année qui sont pourtant indispensables à l’épanouissement de la jeunesse. Les professeurs des académies, dont le poste dépend du nombre d’enfants, risquent de se retrouver sur le carreau.

Dans une perspective cicéronienne « Historia magistra vitae est », ce qui pourrait advenir et nous inquiéter est un phénomène décrit par Peter Turchin dans ses travaux de cliodynamique[14]. En collectant les données de 700 sociétés sur 10.000 ans d’histoire, il a remarqué que les turbulences des sociétés apparaissent lorsque plusieurs facteurs sont concomitants, à savoir le fonctionnement d’une pompe à richesse pour une élite, de l’accroissement de pauvreté et de la création d’une élite frustrée. Il donne l’exemple que la surproduction d’élites, à savoir des diplômés sans emploi qui peuvent grossir le rang des troupes révolutionnaires opposées au régime en place ; il prend l’exemple des printemps arabes où une bulle de jeunesse s’est formée. Il part de l’exemple de la chaise musicale où au lieu d’enlever une chaise, l’on ajoute des participants. Pour avoir un problème de surproduction d’élite, il faut un déséquilibre entre l’offre de jeunes diplômés de l’enseignement supérieur et la demande. À l’heure actuelle — et la tendance risque de s’accentuer avec les progrès de l’IA —, il existe un phénomène de moindre embauche dont les jeunes diplômés sont victimes. Les entreprises procèdent à des vagues de licenciement et ne renouvellent pas leurs employés. La Silicon Valley nous parle de job apocalypse, zero human company (organisation sans humain) et des robots humanoïdes sont appelé à occuper des fonctions dans les entreprises. En prenant en compte les analyses de Turchin, ces phénomènes ne peuvent que concourir à un des mouvements révolutionnaires basés sur des aspirants à l’élite frustrés que sont la jeunesse voyant leurs années d’études non valorisées. Turchin précise que le « précariat diplômé » (classe des aspirants à l’élite frustrée) est la classe la plus dangereuse pour la stabilité sociale. Une surproduction de jeunes diplômés aura été le facteur le plus important des bouleversements sociétaux, des révolutions de 1848 au Printemps arabes de 2011. Le sociologue, Louis Chauvel[15], spécialisé dans l’analyse des structures sociales et du changement par génération, nous indique que le baccalauréat, naguère ticket d’entrée dans les classes moyennes intermédiaires, est devenu aujourd’hui, pour les nouvelles générations, le diplôme médian de la population correspondant au mieux à des positions sociales de classes populaires intégrées. Le diplôme universitaire devient une condition de plus en plus nécessaire et de moins en moins suffisante de la réussite sociale. Il y a une ambiance toute particulière suscitée par l’abondance de déclassés scolaires au sein des nouvelles générations, frustrés d’une position plus enviable qu’ils n’ont pas eue et parfois conscients de la promesse non tenue de la croissance des diplômes. L’écart croissant entre les aspirations et les possibilités sociales de réalisation peut devenir un « stresseur social » (social stressor) et un facteur de frustration capable d’intensifier des tendances anomiques.

Les ministres successifs et leurs réformes sont-ils les seuls responsables de la situation ? Vent debout contre Valérie Glatigny (à juste titre), les enseignants ne manquent-ils pas d’auto-critique ? Ne peut-on pas leur reprocher une certaine paresse intellectuelle quand ils « inculquent des connaissances sans inculquer de l’intelligence », pour reprendre les mots déjà anciens de Bertrand Russell en 1913 ? Dans mon ancienne école, j’étais le seul à lire des essais. Quelques autres lisaient des romans, et la majorité ne lisait pas ! Et encore, je n’étais qu’un petit prof de musique !

Précisons d’emblée qu’en réalité les ministres ne sont que des porte-paroles, des communicants qui auraient pu tout aussi bien être à la tête d’un autre ministère comme l’Agriculture ou la Défense. On peut rappeler que la réforme Onkelinx n’avait rien de spécifiquement belge. En Angleterre, par exemple, elle s’appelait « réforme Blunckett », en Allemagne « réforme Bulmahn » et en France « réforme Allègre »[16] ; une mise en place dans les pays occidentaux d’un schéma de réforme de l’École fondamentalement identique suivant les recommandations d’institutions politiques transnationales comme l’OCDE (créé en 1948 par les Américains afin de gérer la mise en œuvre du plan Marshall avec les administrations européennes) ou la Commission européenne, elle-même sous l’influence de lobbies industriels et financiers comme l’European Round Table, ERT (Table ronde européenne des industriels)[17]. Cette dernière a promu une vision strictement utilitariste de l’enseignement le subordonnant à ses intérêts. S’appuyant sur la libéralisation des télécommunications, l’objectif à long terme est de favoriser l’enseignement à distance. Dans un rapport, l’ERT précise que l’éducation vise à apprendre, non à recevoir un enseignement. Ils sont à l’origine de l’expression « apprendre à apprendre tout au long de la vie » et veulent transformer les enseignants en prestataires de services éducatifs. Les réformes de l’enseignement qualifiant tirent leur origine de ce puissant lobby qui voulait voir la mise au point d’une carte d’accréditation des compétences, véritable passeport pour l’emploi. Ce qu’aura été l’objectif de toutes les réformes du qualifiant avec la mise en place d’acronyme sans cesse remis à jours que sont les CPU (certification par unité), UQ (unité de qualification), UAA (unité d’acquis d’apprentissage), PEQ (parcours d’enseignement qualifiant), etc. Cet enseignement modulaire fragmente la formation initiale qui constituait un ensemble d’apprentissages. Prenons un exemple, on diplômait un étudiant en mécanique-automobile qui avait des compétences polyvalentes propres à sa discipline. Dorénavant, il peut avoir l’obtention d’attestations seulement pour certaines compétences : savoir permuter des pneus, pouvoir réaliser le petit entretien, puis le grand entretien, remplacer les amortisseurs, et ainsi de suite. Il sera diplômé, ou plutôt attesté, juste sur ce qu’il sait faire… Triste réalité.       

En s’épargnant une généalogie des réformes depuis 40 ans, ainsi qu’en s’accordant qu’elles n’ont pas relevé le niveau, que du contraire, et nonobstant l’argument de vivre avec son temps ou s’adapter à l’ère du temps, il est prépondérant de rappeler ou d’informer de la grande bascule de 1995 avec la Commission Trilatérale. Cette dernière diagnostiquait que « dans le siècle à venir, 20% de la population active suffiraient à maintenir l’activité économique mondiale ». Comme réponse pour maintenir la « gouvernabilité » des 80% d’humanité surnuméraire, c’est le tittytainment, proposé par Zbigniew Brzezinski (ancien conseiller de l’ex-président Jimmy Carter), qui s’est imposé. Il s’agit d’un mot-valise — contraction de tits (seins, en argot américain) et entertainement (divertissement) —, pour constituer un cocktail de divertissement abrutissant et d’alimentation suffisante permettant de maintenir de bonne humeur la population frustrée de la planète[18]. On comprend mieux la tournure du sens des réformes sous ce prisme et le déclin de l’enseignement qui s’est reconfiguré sous une école à plusieurs vitesses entre celles réservées à une certaine élite et celles transformées en communauté éducative.

Le déclin de la lecture ne date pas d’hier. Le rapport “Reading at Risk” (La lecture en danger), publié en 2002 par l’agence gouvernementale états-unienne National Endowment for the Arts, dans ses conclusions précisait que « pour la première fois dans l’histoire moderne, moins de la moitié de la population adulte lit de la littérature ». À quoi le philosophe Anselm Jappe nous indique que si un progrès historique véritable a existé, il a peut-être consisté en la diffusion de la lecture populaire entre 1850 et 1950. Deux millions de personnes participèrent aux funérailles de Victor Hugo. Cette diffusion massive de l’aptitude à lire, et donc à raisonner, constituait sans doute un danger pour les pouvoirs constitués. Son déclin est un grave retour en arrière de l’humanité et est évidemment une conséquence de la diffusion de l’image[19] et des écrans. La conjoncture économique n’a rien d’encourageant et ne tend pas à pouvoir consacrer du temps à se prélasser avec un livre. Nous sommes témoins d’un accroissement de collègues qui doivent contraindre leur temps libre par le nouveau phénomène des « flexi jobs » pour nouer les deux bouts.

Quel est la raison profonde des réformes ? Un nouveau coup du néolibéralisme aidé par McKinsey ?

La question précédente a permis d’esquisser certaines raisons et une contextualisation. Depuis le virage néolibéral des années 1980, nous assistons à un démantèlement des services publics sous la mainmise d’un acteur incontournable et véritable main invisible, à savoir les bureaux de consultance dont les plus connus sont McKinsey, Boston Consulting Group (BCG), Price Waterhouse Cooper (PWC) et Roland Berger. Ils ont étendu leur domaine d’activité, qui était à l’origine réservé aux entreprises privées et multinationales, aux secteurs publics des États en diffusant leur théorie du New Public Management et entraînant la marche de la privatisation de ces secteurs. L’externalisation (recours à un tiers afin de lui déléguer des fonctions d’organisation, de gestion et d’exploitation) est devenue un phénomène dominant depuis l’entrée au XXIe siècle. Ce néolibéralisme a engendré un dépérissement de l’État par le recours aux privatisations et à l’abandon de ses compétences internes, le rendant incapable de mener à bien un certain nombre de ses propres politiques dans un contexte de mondialisation et de création du marché commun forçant les États à se « moderniser », à rationaliser leur action et à les rendre plus en phase avec l’ouverture de l’économie. Ce mercenariat généralisé du consulting a fait peser une menace sur la capacité des administrations étatiques à préserver les intérêts des citoyens et à garantir leur souveraineté[20] au mépris même de nos finances publiques. L’exemple français, où le chiffre d’affaires de McKinsey en France atteint plus de 329 millions € en 2020, exempté d’impôts, est interpellant à plus d’un titre. Ils recourent à un système d’optimisation fiscale avec un mécanisme de versement de « prix de transfert » à la société mère basée dans le Delaware. Ces prix de transfert apparaissent comme une « charge » dans le calcul des impôts et permet de déclarer un chiffre d’affaires négatif. Il serait judicieux d’analyser si McKinsey Belgique recourt au même mécanisme… La Cour des comptes déplore, en tout cas, qu’au-delà des montants exorbitants (2,5 milliards € sur la période 2020 à 2022) pour 78% des dossiers examinés, la justification du recours à un cabinet externe apparaît comme lacunaire, voire absente[21].

La probité morale et déontologique est absente. La règle du tourniquet, mode d’attribution des marchés publics de conseil qui consiste à faire tourner les prestataires — en choisissant par exemple le titulaire dont le montant des commandes est le plus bas ou le suivant sur la liste — pour éviter de privilégier ou de rendre dépendant un seul cabinet, est peu respecté et profite à McKinsey. Ce cabinet est juge et partie dans de nombreux cas de figures. D’une part, la pratique du pantouflage (alternance des consultants dans le privé puis dans le public et vice versa), d’autre part, en se limitant à deux exemples, avec les nombreux conflits d’intérêts avec l’industrie pharmaceutique (dont la vente d’opioïdes) et les cigarettiers où ils conseillent à la fois la FDA (l’administration américaine chargée de la surveillance des denrées alimentaires et des médicaments) et ces firmes privées en facilitant la vente de ces produits hautement toxiques et mortels[22].

La crise que traverse l’enseignement n’est pas un phénomène isolé en tant qu’atteinte à un service public, il en prolonge le démantèlement d’autres sous l’influence des cabinets de conseil. Premier exemple : libéralisation du marché du gaz et de l’électricité (2003) ; en prétextant qu’une concurrence favoriserait une baisse des prix des énergies, on a supprimé une instance de proximité au profit d’un nouvel acteur privé appelé « fournisseur ». 2ème exemple : la réforme intitulée « consolidations stratégiques » pour la libéralisation partielle d’entreprises publiques telles que Belgacom (1998), qui deviendra très vite Proximus (2015). 3ème exemple : le chemin de fer qui, pour répondre aux exigences de la Commission européenne d’une libéralisation du rail en Europe — indépendance du gestionnaire d’infrastructure vis-à-vis de nouveaux opérateurs, encore au motif d’une concurrence — a dû subdiviser l’entreprise en 3 entités juridiques distinctes (2005) que sont maintenant, Infrabel (gestionnaire de l’infrastructure ferroviaire, de la signalisation du trafic), la SNCB (opérateur de transport, gestion des trains et gares) et HR rail (employeur légal unique pour l’ensemble du personnel des chemins de fer). 4ème exemple : la libéralisation des services postaux entraînant le changement de nom de La Poste en Bpost (permettant l’introduction d’actionnaires tels que Vanguard et BlackRock). Conclusion : privatisation des bénéfices et collectivisation des dettes. Ces derniers mois furent aussi le théâtre d’autres mouvements de grèves sectorielles, à savoir les cheminots et les facteurs.

Le mouvement de grève de la fin d’année scolaire dernière n’est pas un phénomène isolé, l’Espagne et le Mexique ont connu également un large mouvement de contestation, bien que peu médiatisé[23]. Peut-on en conclure que leurs réformes dépendent aussi de l’hégémonie de ces mêmes cabinets de conseil ?

Propos recueillis par Bernard Legros, août 2026.


[1] Mars Attacks! — Collectif des acteur·ices de l’enseignement FWB

[2] Tribune d’Erdal Kaynak, « Mondialisation d’une voix pour une seule voix », in Le Soir, 1997

[3] https://www.youtube.com/watch?v=Vz15qEM32P8

[4]Déclaration de politique communautaire 2024-2029 – Avoir le courage de changer pour que l’avenir s’éclaire – Parlement de la Fédération Wallonie-Bruxelles / Communauté française

[5] Le ministre Jeholet propose de réduire l’obligation scolaire à 16 ans: voici l’avis d’un élève, d’un patron et d’une prof – RTL Info

[6] Pierre-Yves Jeholet veut la fin de l’obligation scolaire dès 16 ans: « Pourquoi obliger des jeunes à rester à l’école s’ils n’en ont pas envie ? » – La DH/Les Sports+

[7] https://gallilex.cfwb.be/sites/default/files/textes-normatifs/2026-08/40234_0022.pdf

[8] https://www.instagram.com/reel/C74Ee1loQxM/

[9] « C’est une forme de racisme ordinaire »: le directeur d’Unia réagit après les propos polémiques de Pierre-Yves Jeholet – RTL Info

[10] Pascal Bruckner, Le fanatisme de l’apocalypse, Grasset, 2011.

[11] Ernesto Laclau, La Raison populiste, Seuil, 1993.

[12] Suède, Finlande : la réduction du numérique à l’école pour revenir aux manuels imprimés fait débat | France Culture

[13] Pacte d’Excellence: La Cour des Comptes crucifie le marché Mc Kinsey

[14] Peter Turchin, Le chaos qui vient (Élites, Contre-Élites et la voie de la désintégration), Le Cherche Midi, 2024.

[15] Louis Chauvel, La spirale du déclassement. Essai sur la société des illusions, Seuil, 2016.

[16] Jean-Claude Michéa, Impasse Adam Smith, Climats, 2002.

[17] L’école, grand marché du XXIe siècle, par Gérard de Sélys (Le Monde diplomatique, juin 1998)

[18] Jean-Claude Michéa, L’Enseignement de l’ignorance et ses conditions modernes, Climats, 1999.

[19] Anselm Jappe, La société autophage. Capitalisme, démesure et autodesctruction, La Découverte, 2017.

[20] Consultocratie. Les nouveaux mandarins, FYP, 2022.

[21] Deloitte, BCG, McK : l’État fédéral belge dépend trop du conseil

[22] Walt Bogdanich & Michael Forsythe, Mc Kinsey, Pour le meilleur et pour le pire, Buchet Chastel, 2023.

[23] Espagne : les grèves d’enseignants se multiplient à Valence, Barcelone et Madrid | France Culture

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